L'espérance · ar-Rajāʾ · seconde aile du cœur
Si la crainte protège le cœur du relâchement, l'espérance le protège de l'effondrement. Le serviteur qui ne craint que sans espérer s'épuise dans l'angoisse ; celui qui n'espère qu'en s'illusionnant sur Allah s'endort dans le péché. Ce chapitre traite de la seconde aile : le rajāʾ, qui n'est ni rêverie paresseuse ni illusion de pardon facile, mais la confiance lucide d'un serviteur qui œuvre et attend.
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« Dis : Ô Mes serviteurs qui avez été excessifs envers vous-mêmes, ne désespérez pas de la miséricorde d'Allah. Allah pardonne tous les péchés. »
Source : Coran, sourate az-Zumar (39), verset 53
Ibn al-Qayyim, dans les Madārij as-sālikīn, définit le rajāʾ comme « un guide qui mène les cœurs vers le pays de l'Aimé — Allah, le Jour dernier — et leur rend la route douce ». Ce n'est pas une émotion sucrée : c'est la force motrice qui empêche le serviteur de s'arrêter en chemin. Sans elle, dit-il, personne ne marcherait, car la crainte seule paralyse plus qu'elle ne guide. Mais attention au piège jumeau : ce que l'on prend souvent pour de l'espérance n'est qu'un tamannī — un souhait paresseux. Le critère est simple : l'espérance véritable laboure, sème, arrose ; le souhait reste assis. Al-Ḥasan al-Baṣrī l'a dit avec une concision tranchante : « Certains se laissent abuser par leurs espérances vaines au point de quitter ce monde sans aucune bonne action ; ils disent : "j'ai bonne opinion d'Allah" — ils mentent : s'ils avaient vraiment bonne opinion d'Allah, ils auraient bien œuvré. » Le rajāʾ se mesure donc moins à ce qu'on dit qu'à ce qu'on fait des heures qu'il nous reste.
La racine arabe r-j-w (ر ج و) désigne l'attachement du cœur à un bien qu'on attend. Ibn al-Qayyim donne l'image qui revient sans cesse chez les Salaf : le rajāʾ est comme l'attente du laboureur. Il a choisi une bonne terre, l'a labourée, l'a semée, l'a arrosée aux moments voulus, l'a protégée du chiendent — puis il s'assied et attend la grâce d'Allah qui fera lever la moisson. Cette attente-là est le rajāʾ. Mais celui qui a semé dans une terre stérile ou inondée, ou qui n'a pas semé du tout, et qui dit « j'attends la pluie » : son attente est tamannī, un souhait, non une espérance.
Fait remarquable : en arabe, la même racine r-j-w peut, par extension, exprimer la crainte. Allah dit dans la sourate Nūḥ :
« Qu'avez-vous à ne pas espérer / craindre la majesté d'Allah ? » (Nūḥ, 71 : 13). Les exégètes traduisent ici tarjūn par ne craignez-vous pas. Cette polysémie n'est pas un hasard de la langue : elle inscrit dans le mot lui-même que l'espérance authentique contient toujours une trace de crainte, sans quoi elle deviendrait illusion.
Les ʿulamāʾ définissent le rajāʾ comme « l'attachement du cœur à un bien qu'on attend », ou encore « la sérénité du cœur à attendre une chose aimée ». La condition est qu'il y ait cause : œuvre accomplie, miséricorde annoncée, promesse divine. Sans cause, ce n'est plus rajāʾ — c'est ghurūr, vaine illusion.
Al-Ghazālī, dans le Iḥyāʾ, formule la règle qui sert de pierre de touche : « Le rajāʾ s'élève toujours sur un fondement, le tamannī s'élève sur le vide. » Quand le serviteur s'efforce dans l'obéissance et dit ensuite : « j'espère qu'Allah accepte ce peu et complète ma défaillance », il est dans le rajāʾ véritable. Mais quand il s'absorbe dans l'oubli, abandonne la prière, multiplie les péchés, ne se soucie pas des limites d'Allah — et qu'il dit ensuite : « j'espère le Paradis et le salut du Feu » — c'est un tamannī, un souhait sans terre dessous.
Allah dit, exposant sans appel le critère :
« Ceux qui ont cru, qui ont émigré et lutté dans le chemin d'Allah — voilà ceux qui espèrent la miséricorde d'Allah. » (al-Baqara, 2 : 218). Le verset attribue l'espérance aux croyants qui agissent : la foi, l'émigration, le combat. Pas un souhait avant l'effort, mais une attente qui suit l'effort.
Al-Ḥasan ajoutait, accablé devant les illusions de son temps : « On voit des gens enfler dans le péché et dire : "j'ai bonne opinion d'Allah". S'ils avaient vraiment bonne opinion d'Allah, ils auraient bien œuvré. »
Les ʿulamāʾ aiment cette comparaison : le cœur est une terre, l'au-delà est sa moisson, et la foi est sa graine. La terre a besoin d'eau (l'obéissance), de sarclage (le repentir), d'irrigation suivie (le rappel d'Allah). Espérer la récolte sans avoir cultivé, c'est planter dans un sol salin. La graine ne lèvera pas, quels que soient les souhaits qu'on prononce sur elle.
On a vu au chapitre précédent la phrase de Sufyān ath-Thawrī : le croyant est un oiseau dont la crainte est une aile et l'espérance l'autre. Si l'une faiblit, le vol s'incline ; si les deux tombent, l'oiseau meurt. Abū ʿAlī ar-Rūdhabārī (cité par al-Bayhaqī) reformule : « Crainte et espérance sont comme les deux ailes de l'oiseau ; quand elles sont à parts égales, l'oiseau vole droit. »
Le Coran lui-même mêle constamment les deux registres dans la même phrase. Allah dit du tahajjud :
« Leurs flancs se soulèvent loin de leurs lits ; ils invoquent leur Seigneur dans la crainte et l'espérance. » (as-Sajda, 32 : 16). Les deux mouvements sont si liés qu'Ibn Taymiyya écrit : « La khashya contient toujours le rajāʾ, sinon elle serait désespoir ; et le rajāʾ contient toujours la khashya, sinon il serait fausse sécurité. » (Majmūʿ al-fatāwā).
Al-Māwardī ajoute la métaphore du médecin : « Si le médecin n'est pas habile, il met le remède au mauvais endroit. Crainte et espérance sont deux remèdes — mais pour deux malades opposés. » Au pécheur enflé d'illusion, on donne la crainte ; au pieux qui se noie dans le scrupule, on donne l'espérance.
Le Prophète ﷺ a dit, trois jours avant sa mort : « Que personne d'entre vous ne meure sans avoir une bonne pensée à l'égard d'Allah. » (Muslim 2877). Et dans le hadith qudsī : « Je suis tel que Mon serviteur pense de Moi. » (Bukhārī 7405, Muslim 2675). À ce seuil, l'espérance doit dominer pour que le serviteur quitte le monde tourné vers la miséricorde de son Seigneur. Certains Salaf demandaient à leurs proches, à l'agonie, de leur lire les versets du pardon — pour mourir, comme dit Ibn ʿAsākir, « en bonne pensée d'Allah ».
Ibn al-Qayyim ajoute un effet souvent oublié : le rajāʾ pousse le serviteur à la reconnaissance (shukr). Quand ce qu'il espérait lui est donné, il ne le reçoit pas comme un dû mais comme un cadeau — et la reconnaissance est l'un des plus hauts maqāmāt de la servitude.
Une espérance qui ne produit aucun de ces fruits — qui ne mène ni à l'œuvre, ni à la duʿāʾ, ni à l'amour, ni à la patience — est une illusion d'espérance. Pleurer en lisant un verset de miséricorde sans abandonner un seul péché, dire « Allah est al-Ghafūr » pour s'autoriser un nouveau manquement : ce n'est pas du rajāʾ, c'est ce qu'Ibn al-Qayyim appelle ghurūr — la duperie de soi.
Les Salaf craignaient surtout que l'espérance ne se dégrade en alibi. Al-Ḥasan al-Baṣrī : « Que personne d'entre vous ne dise "j'ai bonne opinion d'Allah" et reste assis sans œuvrer ; car celui qui a vraiment bonne opinion d'Allah œuvre selon cette bonne opinion. » (rapporté par Ibn Abī Shayba et al-Bayhaqī, jugé authentique par Ibn al-Qayyim). Le rajāʾ vrai se prouve par les jambes qui se lèvent pour la prière, non par la phrase qui rassure.