L'amour du bas-monde · Ḥubb ad-dunyā · le corrupteur pivot, racine de toutes les maladies du cœur
De tous les corrupteurs étudiés dans cette Porte, celui-ci est pivot. Pas une maladie parmi d'autres : la matrice dont les autres procèdent. Quand al-Ḥasan al-Baṣrī affirme que « l'amour du bas-monde est la racine de toute faute », il ne livre pas une formule rhétorique : il identifie le terrain où germent l'orgueil, l'avidité, la jalousie, l'hypocrisie, l'attachement aux passions. Couper cette racine, c'est assécher en amont presque toutes les autres.
Disponible sur ordinateur
« Sachez que la vie d'ici-bas n'est que jeu, divertissement, parure, jactance entre vous, et rivalité dans la multiplication des biens et des enfants. »
Source : Coran, sourate al-Ḥadīd 57:20
Al-Ḥasan al-Baṣrī, l'imam des prédicateurs de Baṣra (m. 110 H), résume la question en une parole devenue proverbiale chez les Salaf : « ḥubb ad-dunyā raʾsu kulli khaṭīʾa » — l'amour du bas-monde est la tête (la racine) de toute faute. Cette parole circule parfois comme hadith prophétique, mais sa chaîne de transmission est faible (al-Albānī l'a faiblie) ; en revanche son contenu est massivement confirmé par les paroles des Compagnons et des Salaf, et il s'agit donc d'une parole de Salaf authentique. Ibn al-Qayyim, dans al-Fawāʾid, formule le principe complémentaire : la dunyā et l'ākhira ne se réunissent jamais dans un cœur sain — l'une chasse l'autre. Étudier ḥubb ad-dunyā, c'est donc traiter la maladie en amont des maladies.
Le mot dunyā vient de la racine d-n-w : ce qui est proche, à portée immédiate. La dunyā, c'est la vie qui se laisse toucher tout de suite ; l'ākhira, à l'inverse, est al-ākhir, ce qui vient après, hors d'atteinte présente. Toute la cosmologie spirituelle musulmane tient dans ce couple : un cœur qui regarde le proche oublie le lointain ; un cœur qui regarde le lointain se libère du proche.
Al-Munajjid insiste : ce n'est pas la dunyā qui est blâmée, c'est l'amour de la dunyā. La dunyā est neutre, elle est matāʿ — un usage, un viatique. Le Prophète ﷺ a possédé, mangé, ri, été marié. Il a même dit : « Le meilleur bien est la richesse honnête entre les mains d'un homme de bien » (Aḥmad). Le piège n'est donc pas dans la possession : il est dans l'attachement du cœur.
Allah donne la définition même de la dunyā : « Sachez que la vie d'ici-bas n'est que jeu (laʿib), divertissement (lahw), parure (zīna), jactance entre vous (tafākhur), et rivalité dans la multiplication des biens et des enfants (takāthur). » — cinq mots qui couvrent toute la pathologie du cœur attaché.
Dans la même sourate al-Ḥadīd (57:20), Allah file la métaphore : la dunyā est comme une pluie qui fait pousser une végétation qui émerveille les cultivateurs — « puis elle jaunit, puis elle devient paille brisée ». Et plus universellement : « Toute âme goûtera la mort » (āl ʿImrān 3:185). Tout ce que la dunyā promet, la mort le reprend.
Allah la qualifie expressément de matāʿ al-ghurūr — « bien trompeur » (al-Ḥadīd 57:20). Elle se présente sous des dehors aimables, et celui qui s'y fie y voit un absolu — alors qu'elle est, dit Ibn al-Qayyim, comme une terre que la pluie a verdie : on s'y attache, et soudain l'arrêt d'Allah la frappe — au matin elle est paille.
Le Prophète ﷺ : « Si le fils d'Ādam avait deux vallées d'or, il en voudrait une troisième. Rien ne remplit le ventre du fils d'Ādam que la terre [de la tombe]. » — Bukhārī 6437, Muslim 1048. Le ḥirṣ (avidité) est la signature même de l'amour de la dunyā : il n'a pas de point d'arrêt naturel, parce qu'il cherche dans le fini une plénitude que seul l'infini peut donner.
Ibn Taymiyya, et après lui Ibn al-Qayyim, ont fixé une distinction essentielle qu'al-Munajjid reprend : la dunyā n'est pas un objet à fuir mais un moyen à orienter. L'évaluation se fait en interrogeant le pour quoi.
« Cherche, dans ce qu'Allah t'a donné, la demeure dernière — et n'oublie pas ta part en ce monde. » — al-Qaṣaṣ 28:77. Le verset ordonne les deux : prendre sa part de la dunyā, mais y chercher l'ākhira. Le centre de gravité est l'ākhira ; la dunyā est le terrain où on la prépare.
Le basculement se fait, dit Ibn al-Qayyim, lorsque l'homme « inverse l'ordre des fins et des moyens » : il fait des actes de l'ākhira un moyen pour la dunyā, au lieu de faire de la dunyā un moyen pour l'ākhira. Le savoir cherché pour la notoriété, la prière soignée pour qu'on l'admire, l'aumône donnée pour qu'on en parle : la balance est inversée.
Le Prophète ﷺ : « Évoquez souvent la trancheuse des plaisirs : la mort. » — Tirmidhī 2307, ḥasan. La mort prend tout. Méditer cela quotidiennement arrache la racine de l'amour de la dunyā plus efficacement que n'importe quel raisonnement.
Où sont les Pharaons et leurs trésors ? Où sont les princes Quraysh ? Où sont leurs palais, leurs étoffes, leurs caravanes ? Visiter les tombes — comme le Prophète ﷺ l'a recommandé : « car cela rappelle l'au-delà » (Muslim 977) — agit sur le cœur comme un dégrisement.
Sufyān ath-Thawrī (m. 161 H), interrogé sur le zuhd, a donné la définition canonique : « Le zuhd dans le bas-monde n'est pas dans la nourriture grossière ni dans le manteau rugueux : il est dans le raccourcissement de l'espoir (qaṣr al-amal). » Le zuhd authentique n'exige pas de devenir pauvre — il exige que le cœur cesse de dépendre de la dunyā, qu'on en ait ou qu'on n'en ait pas.
Donner brise l'emprise. La main qui s'ouvre desserre le poing du cœur. C'est pourquoi la zakāt est l'un des cinq piliers : elle purifie (sens étymologique de zakāt) le cœur autant que les biens. Allah associe explicitement la ṣadaqa à la purification : « Prélève sur leurs biens une aumône qui les purifie » (al-Tawba 9:103).
Quand tous se sont attachés à leurs gains du jour, se lever pour qiyām al-layl est l'acte qui dit corporellement : autre chose compte plus. Lire les sourates qui décrivent la résurrection (al-Wāqiʿa, al-Qiyāma, al-Ḥāqqa, al-Mursalāt, al-Naba'…) ré-oriente le cœur vers son terme.
Ibn al-Qayyim : la compagnie agit sur le cœur comme l'air sur le poumon. Fréquenter ceux qui n'ont pas la dunyā pour grand souci, lire leurs vies (les tarājim des Salaf), c'est respirer un autre air. Et fuir, à l'inverse, les assemblées où l'on ne parle que d'argent, de carrières, de standing — car « l'homme suit la religion de son ami intime » (Abū Dāwūd 4833, ḥasan).