بِسْمِ ٱللَّهِ ٱلرَّحْمَـٰنِ ٱلرَّحِيمِ

Chapitre 3.5

اتِّبَاعُ الهَوَى

Suivre la passion · Ittibāʿ al-hawā · la pente intérieure érigée en divinité

Le hawā n'est pas un appétit ponctuel : c'est la pente générale de l'âme, l'orientation par laquelle elle s'incline vers ce qu'elle désire. Tant qu'elle est bridée par la révélation, c'est une force vitale ; livrée à elle-même, elle devient — au sens littéral du Coran — la divinité que l'homme adore à la place d'Allah.

« أَفَرَأَيْتَ مَنِ ٱتَّخَذَ إِلَـٰهَهُۥ هَوَىٰهُ وَأَضَلَّهُ ٱللَّهُ عَلَىٰ عِلْمٍ وَخَتَمَ عَلَىٰ سَمْعِهِۦ وَقَلْبِهِۦ وَجَعَلَ عَلَىٰ بَصَرِهِۦ غِشَـٰوَةً »

« Vois-tu celui qui prend sa passion pour divinité ? Allah, en pleine connaissance de cause, l'égare, scelle son ouïe et son cœur, et place sur ses yeux un voile. »

Source : Coran, al-Jāthiya 45:23

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Pas une faute parmi d'autres — la racine

Pour Ibn Taymiyya, l'égarement de l'homme ne vient pas tant de l'ignorance que de l'ittibāʿ al-hawā : car beaucoup savent ce qui est vrai et le rejettent par penchant. Ibn al-Jawzī a consacré au sujet un livre entier — Dhamm al-hawā — et Ibn al-Qayyim y revient dans Ighāthat al-lahfān et Rawḍat al-muḥibbīn. Étudier le hawā, ce n'est donc pas répertorier un défaut : c'est interroger la dynamique même par laquelle le cœur se détourne du vrai, et apprendre à lui opposer la révélation.

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Vocabulaire essentiel

الهَوَىal-hawā
La pente, l'inclination — orientation profonde et durable de l'âme vers ce qu'elle juge agréable. À distinguer de la shahwa ponctuelle.
الشَّهْوَةash-shahwa
L'appétit — désir précis, ponctuel, souvent corporel (manger, boire, plaisir charnel). Sœur du hawā mais plus localisée.
العَقْلal-ʿaql
La raison soumise à la révélation — bride et conseillère du hawā. Ce qui distingue l'homme de l'animal et fait l'objet de la responsabilité (taklīf).
العِلْمal-ʿilm
La science religieuse — Coran et Sunna compris selon la voie des Salaf. Antidote du hawā : « Si tu suivais leurs passions après ce qui t'est venu de la science… » (Baqara 2:120).
الضَّلَالaḍ-ḍalāl
L'égarement — destination finale du hawā non bridé. Ṣād 38:26 : « Ne suis pas la passion : elle t'égarerait du sentier d'Allah. »
أَهْلُ الأَهْوَاءahl al-ahwāʾ
« Les gens des passions » — désignation classique des sectes hétérodoxes (ahl al-bidaʿ). Pour les Salaf, suivre une bidʿa, c'est suivre un hawā déguisé en doctrine.
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Étymologie — la pente, la chute

Premier point · h-w-y, ce qui tombe vers le bas
La racine h-w-y dit la pente, la descente, la chute. Le hawā est l'inclination — distincte de la shahwa ponctuelle.
Étymologie racine h-w-y

La racine — pencher, tomber

En lexicographie arabe, hawā / yahwī signifie tomber, descendre, s'incliner. Le hawā est ce qui « tombe » dans le cœur, ce vers quoi le cœur incline naturellement. Sans bride, ce qui penche finit par chuter : la même racine désigne, dans le Coran, la fin de celui dont les œuvres sont légères.

« فَأُمُّهُۥ هَاوِيَةٌ »

« Sa mère sera Hāwiya — l'abîme » — al-Qāriʿa 101:9. Le mot vient de la même racine : ce que l'on suit en bas, on y atterrit.

Définition du Cheikh al-Munajjid

Reprenant al-Jurjānī et Ibn al-Qayyim, al-Munajjid retient :

Distinction hawā / shahwa

  • La shahwa est l'appétit ponctuel — un désir précis, souvent corporel, qui surgit puis s'éteint. On a une shahwa pour tel mets, telle personne, à tel moment.
  • Le hawā est la pente générale — l'orientation durable de l'âme. On est dans le hawā comme on est sur un versant. C'est plus fondamental : la shahwa est un événement, le hawā est un terrain.
  • D'où sa gravité : on combat une shahwa, on doit réorienter un hawā. Le second exige un travail de fond — pas une résistance ponctuelle.
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Le verdict coranique — vérité contre passion

Deuxième point · ḥaqq vs hawā, l'opposition fondamentale
Dans le Coran, l'opposition n'est pas savoir / ignorance, mais vérité / passion. Tout ce qui n'est pas suivre le ḥaqq, c'est suivre un hawā.
Verdict coranique ḥaqq vs hawā

Al-Munajjid relève que les preuves scripturaires interdisant le hawā suivent plusieurs voies. Les voici, depuis le Coran :

1. L'avertissement à Dāwūd — le verset-pivot

« يَـٰدَاوُۥدُ إِنَّا جَعَلْنَـٰكَ خَلِيفَةً فِى ٱلْأَرْضِ فَٱحْكُم بَيْنَ ٱلنَّاسِ بِٱلْحَقِّ وَلَا تَتَّبِعِ ٱلْهَوَىٰ فَيُضِلَّكَ عَن سَبِيلِ ٱللَّهِ »

« Ô Dāwūd, Nous avons fait de toi un lieutenant sur la terre : juge donc entre les gens par la vérité, et ne suis pas la passion — elle t'égarerait du sentier d'Allah. » — Ṣād 38:26.

Le verset oppose explicitement juger par le ḥaqq à suivre le hawā : ce sont les deux seules voies possibles, et la seconde mène à l'égarement. Adressé à un prophète : aucun savant, aucun gouvernant, aucun croyant n'en est dispensé.

2. Le commandement aux croyants

« فَلَا تَتَّبِعُوا۟ ٱلْهَوَىٰٓ أَن تَعْدِلُوا۟ »

« Ne suivez pas la passion, au point de dévier de la justice. » — an-Nisāʾ 4:135. Le hawā est ici nommé comme obstacle structurel à la justice : pour être juste — envers les proches, envers les ennemis, envers soi-même — il faut s'opposer à sa pente.

3. L'avertissement au Prophète ﷺ lui-même

« فَٱحْكُم بَيْنَهُم بِمَآ أَنزَلَ ٱللَّهُ وَلَا تَتَّبِعْ أَهْوَآءَهُمْ عَمَّا جَآءَكَ مِنَ ٱلْحَقِّ »

« Juge entre eux d'après ce qu'Allah a fait descendre, et ne suis pas leurs passions, t'éloignant de ce qui t'est venu de la vérité. » — al-Māʾida 5:48-49. Le contraste est total : ce qui est descendu (al-ḥaqq) d'un côté, leurs passions (ahwāʾahum) de l'autre.

4. Le verdict sur le refus de la révélation

« فَإِن لَّمْ يَسْتَجِيبُوا۟ لَكَ فَٱعْلَمْ أَنَّمَا يَتَّبِعُونَ أَهْوَآءَهُمْ »

« S'ils ne te répondent pas, alors sache qu'ils ne suivent que leurs passions. » — al-Qaṣaṣ 28:50. Conclusion sans nuance : refuser la révélation, c'est mathématiquement suivre un hawā. Il n'y a pas de troisième voie.

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Les deux types — selon Ibn al-Qayyim

Troisième point · hawā charnel et hawā doctrinal
Le premier, partagé avec les bêtes, est visible. Le second — la passion intellectuelle pour des doctrines fausses — est plus subtil, plus tenace, et c'est lui qui fait les sectes.
Typologie shahawāt et shubuhāt

1. Hawā fī ash-shahawāt — passion charnelle

L'inclination vers les plaisirs corporels : nourriture, boisson, désir sexuel, repos, divertissement. Partagée avec les bêtes, elle est repérable : on sait quand on cède à un appétit illicite. La conscience proteste, même faiblement.

Ibn al-Qayyim souligne que ce hawā-ci, bien que dangereux, est le plus facile à diagnostiquer : ses effets sont visibles, ses fruits identifiables, et la révélation le condamne en termes simples.

2. Hawā fī ash-shubuhāt — passion intellectuelle

L'attachement à des doctrines, à des opinions, à des écoles — non parce qu'elles sont vraies, mais parce qu'elles flattent l'âme, viennent du milieu d'origine, ou permettent de se distinguer. C'est le plus dangereux des deux, pour trois raisons :

  • Il se croit légitime — celui qui le porte ne se voit pas suivre une passion : il croit chercher la vérité. Le voile est intérieur.
  • Il se nourrit d'arguments — il habille la pulsion d'apparence rationnelle, multiplie les références, dispute habilement. Le hawā charnel rougit de honte ; le hawā doctrinal rédige des traités.
  • Il sépare l'homme de la communauté de la révélation — non en l'écartant des prières, mais en l'éloignant de la compréhension juste de ce qu'il pratique.

Pourquoi « ahl al-ahwāʾ » désigne les ahl al-bidaʿ

Pour les Salaf, l'expression « ahl al-ahwāʾ » (les gens des passions) ne désigne pas les débauchés mais les gens des innovations en religion. Le glissement n'est pas un abus de langage : c'est un diagnostic.

D'où la prière du Prophète ﷺ — Tirmidhī 3591, ḥasan : « Allāhumma innī aʿūdhu bika min munkarāt al-akhlāqi wa-l-aʿmāli wa-l-ahwāʾ » — « Mon Dieu, je cherche refuge auprès de Toi contre les caractères, les actes et les passions blâmables. » Les trois sont nommées sur le même plan.

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Les causes — pourquoi l'homme suit son hawā

Quatrième point · sept racines, selon al-Munajjid
Du laxisme de l'enfance à la peur du regard social, al-Munajjid recense les voies par lesquelles le hawā prend la place du ḥaqq dans le cœur.
Causes asbāb
  • L'absence d'éducation à la maîtrise dès l'enfance. Un enfant à qui l'on cède tout, qu'on n'éveille pas pour la prière, à qui l'on évite toute frustration, devient un adulte qui ne sait pas contredire son âme. Quand vient l'âge du taklīf, sa pente est déjà trop creusée. Les Compagnons, à l'inverse, faisaient jeûner les jeunes enfants à ʿĀshūrāʾ (Bukhārī 1960 — Rubayyiʿ bint Muʿawwidh) — un dressage doux à l'effort.
  • La fréquentation des « gens des passions ». Les sentiments et les pulsions croissent par le compagnonnage. Les Salaf interdisaient de s'asseoir avec les ahl al-bidaʿ. Abū Qilāba : « Ne vous asseyez pas avec les gens des passions — je ne suis pas sûr qu'ils ne vous noient pas dans leur égarement. »
  • La connaissance défaillante d'Allah et de l'au-delà. Celui qui ne mesure pas Allah à Sa juste mesure n'a pas peur de Le contredire. Sans khashya, le hawā n'a aucun rival.
  • La défaillance des autres dans l'amr bi-l-maʿrūf. Quand personne ne reprend, le porteur du hawā s'enfonce. Le silence collectif est une autorisation tacite ; l'absence de réprobation laisse le hawā prendre racine.
  • L'amour du dunyā. Quand le cœur s'incline vers l'ici-bas, il fabrique mécaniquement les justifications dont son hawā a besoin pour obtenir ce que ce monde promet — fût-ce contre le dīn.
  • La précipitation à satisfaire les permis (mubāḥāt). Habituer l'âme à tout obtenir, même de licite, l'affaiblit face à l'illicite. Les anciens entraînaient leurs disciples à se priver parfois du permis, pour préserver la force de refus devant l'interdit.
  • L'ignorance des conséquences du hawā. Méconnaître le prix paye, c'est s'autoriser le pas suivant. Connaître la facture finale est déjà un frein.
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Le remède — ʿilāj al-hawā

Cinquième point · cinq leviers, du texte au combat intérieur
« Ta passion est ta maladie ; t'y opposer est ton remède. » — Sahl ibn ʿAbd Allāh. Le traitement combine science, fréquentation, lutte intérieure, vide remplacé et duʿāʾ.
Remède mujāhada

1. Opposer le hawā au texte révélé

Premier réflexe : devant chaque inclination du cœur, se demander — est-ce conforme au Coran et à la Sunna, sur la voie des Salaf ? Si oui, suivre. Si non, refuser, quel que soit le confort intérieur. C'est ainsi que la pente s'enraye : par confrontation à un repère extérieur à elle.

ʿAlī ibn Abī Ṭālib (raḍiyaʾLlāhu ʿanhu) résumait : « Ce qu'on craint le plus pour vous, c'est l'attachement aux passions et l'allongement de l'espoir : le premier vous écarte de la vérité, le second vous fait oublier l'au-delà. »

2. Former son ʿaql par le ʿilm

Le hawā ne se combat pas par la volonté seule : il se combat par la science. Une raison nourrie de Coran et de Sunna, formée auprès des hommes de ʿilm, devient capable de reconnaître la pente avant qu'elle ne devienne chute. Sans cette formation, la « bonne intention » ne suffit pas : elle finit elle-même par servir le hawā.

Corollaire pratique d'al-Munajjid : fréquenter les hommes de science, non les hommes de polémique. Les premiers transmettent un héritage ; les seconds nourrissent leur hawā par le conflit.

3. Remplir le cœur de ce qui s'oppose au hawā

Le cœur n'est jamais vide : si le hawā n'y règne pas, c'est qu'autre chose y règne. Le remède de fond, selon al-Munajjid : remplir le cœur de l'amour d'Allah et de la proximité avec Lui, jusqu'à expulser le hawā par saturation. On ne chasse pas une pente — on en creuse une autre, plus profonde.

4. La mujāhada — combat intérieur

Le Prophète ﷺ a défini le combattant véritable :

« المُجَاهِدُ مَنْ جَاهَدَ نَفْسَهُ فِي طَاعَةِ اللَّهِ »

« Le combattant, c'est celui qui combat son âme dans l'obéissance à Allah. » — Tirmidhī 1621, ḥasan ṣaḥīḥ. Et ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz : « Le meilleur jihād est le jihād contre le hawā. »

Concrètement : Ibn al-Qayyim (Rawḍat al-muḥibbīn) recommande, à l'instant où le hawā monte, une résolution ferme, une dose de patience sur la difficulté du moment, et la conscience de la facture — le prix au-delà excède toujours le plaisir d'un instant.

5. Le duʿāʾ d'ancrage

« رَبَّنَا لَا تُزِغْ قُلُوبَنَا بَعْدَ إِذْ هَدَيْتَنَا وَهَبْ لَنَا مِن لَّدُنكَ رَحْمَةً إِنَّكَ أَنتَ ٱلْوَهَّابُ »

« Notre Seigneur, ne fais pas dévier nos cœurs après que Tu nous as guidés, accorde-nous de Ta part une miséricorde — c'est Toi le Donateur. » — āl ʿImrān 3:8. À multiplier : la guidance reçue se perd si elle n'est pas demandée à neuf chaque jour.

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Ce qu'il faut retenir

5 vérités à ancrer avant de quitter ce chapitre
Le condensé pratique du chapitre.
  • Le hawā est une pente, pas un appétit. Distinct de la shahwa ponctuelle, il est l'orientation durable de l'âme. La racine h-w-y dit la chute : ce qui penche, sans bride, atterrit en bas.
  • Dans le Coran, l'opposition est ḥaqq vs hawā. Tout ce qui n'est pas suivre la vérité révélée est, par définition, suivre une passion (al-Qaṣaṣ 28:50). Il n'y a pas de troisième voie.
  • Deux types — le second est plus dangereux. Hawā charnel (visible, partagé avec les bêtes) et hawā doctrinal (les shubuhāt qui font les sectes). Le second se croit légitime — c'est ce qui le rend tenace.
  • Pour les Salaf, ahl al-ahwāʾ = ahl al-bidaʿ. Une innovation qui dure n'est jamais une simple erreur : c'est une passion habillée de doctrine.
  • Le remède est composé. Confronter chaque pente au texte révélé sur la voie des Salaf, former son ʿaql par le ʿilm, fréquenter les savants, remplir le cœur d'amour pour Allah, multiplier rabbanā lā tuzigh qulūbanā, et combattre l'âme — al-mujāhid man jāhada nafsahu.

🧠 Grille mnémotechnique

1
RACINE
h-w-y : pencher, tomber
فَأُمُّهُۥ هَاوِيَة
2
VERDICT
Ḥaqq vs hawā · pas de tiers
لَا تَتَّبِعِ ٱلْهَوَىٰ
3
TYPES
Shahawāt + shubuhāt
أَهْلُ الأَهْوَاء
4
REMÈDE
Texte + ʿilm + mujāhada + duʿāʾ
المُجَاهِدُ مَنْ جَاهَدَ نَفْسَهُ