Suivre la passion · Ittibāʿ al-hawā · la pente intérieure érigée en divinité
Le hawā n'est pas un appétit ponctuel : c'est la pente générale de l'âme, l'orientation par laquelle elle s'incline vers ce qu'elle désire. Tant qu'elle est bridée par la révélation, c'est une force vitale ; livrée à elle-même, elle devient — au sens littéral du Coran — la divinité que l'homme adore à la place d'Allah.
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« Vois-tu celui qui prend sa passion pour divinité ? Allah, en pleine connaissance de cause, l'égare, scelle son ouïe et son cœur, et place sur ses yeux un voile. »
Source : Coran, al-Jāthiya 45:23
Pour Ibn Taymiyya, l'égarement de l'homme ne vient pas tant de l'ignorance que de l'ittibāʿ al-hawā : car beaucoup savent ce qui est vrai et le rejettent par penchant. Ibn al-Jawzī a consacré au sujet un livre entier — Dhamm al-hawā — et Ibn al-Qayyim y revient dans Ighāthat al-lahfān et Rawḍat al-muḥibbīn. Étudier le hawā, ce n'est donc pas répertorier un défaut : c'est interroger la dynamique même par laquelle le cœur se détourne du vrai, et apprendre à lui opposer la révélation.
En lexicographie arabe, hawā / yahwī signifie tomber, descendre, s'incliner. Le hawā est ce qui « tombe » dans le cœur, ce vers quoi le cœur incline naturellement. Sans bride, ce qui penche finit par chuter : la même racine désigne, dans le Coran, la fin de celui dont les œuvres sont légères.
« Sa mère sera Hāwiya — l'abîme » — al-Qāriʿa 101:9. Le mot vient de la même racine : ce que l'on suit en bas, on y atterrit.
Reprenant al-Jurjānī et Ibn al-Qayyim, al-Munajjid retient :
Al-Munajjid relève que les preuves scripturaires interdisant le hawā suivent plusieurs voies. Les voici, depuis le Coran :
« Ô Dāwūd, Nous avons fait de toi un lieutenant sur la terre : juge donc entre les gens par la vérité, et ne suis pas la passion — elle t'égarerait du sentier d'Allah. » — Ṣād 38:26.
Le verset oppose explicitement juger par le ḥaqq à suivre le hawā : ce sont les deux seules voies possibles, et la seconde mène à l'égarement. Adressé à un prophète : aucun savant, aucun gouvernant, aucun croyant n'en est dispensé.
« Ne suivez pas la passion, au point de dévier de la justice. » — an-Nisāʾ 4:135. Le hawā est ici nommé comme obstacle structurel à la justice : pour être juste — envers les proches, envers les ennemis, envers soi-même — il faut s'opposer à sa pente.
« Juge entre eux d'après ce qu'Allah a fait descendre, et ne suis pas leurs passions, t'éloignant de ce qui t'est venu de la vérité. » — al-Māʾida 5:48-49. Le contraste est total : ce qui est descendu (al-ḥaqq) d'un côté, leurs passions (ahwāʾahum) de l'autre.
« S'ils ne te répondent pas, alors sache qu'ils ne suivent que leurs passions. » — al-Qaṣaṣ 28:50. Conclusion sans nuance : refuser la révélation, c'est mathématiquement suivre un hawā. Il n'y a pas de troisième voie.
L'inclination vers les plaisirs corporels : nourriture, boisson, désir sexuel, repos, divertissement. Partagée avec les bêtes, elle est repérable : on sait quand on cède à un appétit illicite. La conscience proteste, même faiblement.
Ibn al-Qayyim souligne que ce hawā-ci, bien que dangereux, est le plus facile à diagnostiquer : ses effets sont visibles, ses fruits identifiables, et la révélation le condamne en termes simples.
L'attachement à des doctrines, à des opinions, à des écoles — non parce qu'elles sont vraies, mais parce qu'elles flattent l'âme, viennent du milieu d'origine, ou permettent de se distinguer. C'est le plus dangereux des deux, pour trois raisons :
Pour les Salaf, l'expression « ahl al-ahwāʾ » (les gens des passions) ne désigne pas les débauchés mais les gens des innovations en religion. Le glissement n'est pas un abus de langage : c'est un diagnostic.
D'où la prière du Prophète ﷺ — Tirmidhī 3591, ḥasan : « Allāhumma innī aʿūdhu bika min munkarāt al-akhlāqi wa-l-aʿmāli wa-l-ahwāʾ » — « Mon Dieu, je cherche refuge auprès de Toi contre les caractères, les actes et les passions blâmables. » Les trois sont nommées sur le même plan.
Premier réflexe : devant chaque inclination du cœur, se demander — est-ce conforme au Coran et à la Sunna, sur la voie des Salaf ? Si oui, suivre. Si non, refuser, quel que soit le confort intérieur. C'est ainsi que la pente s'enraye : par confrontation à un repère extérieur à elle.
ʿAlī ibn Abī Ṭālib (raḍiyaʾLlāhu ʿanhu) résumait : « Ce qu'on craint le plus pour vous, c'est l'attachement aux passions et l'allongement de l'espoir : le premier vous écarte de la vérité, le second vous fait oublier l'au-delà. »
Le hawā ne se combat pas par la volonté seule : il se combat par la science. Une raison nourrie de Coran et de Sunna, formée auprès des hommes de ʿilm, devient capable de reconnaître la pente avant qu'elle ne devienne chute. Sans cette formation, la « bonne intention » ne suffit pas : elle finit elle-même par servir le hawā.
Corollaire pratique d'al-Munajjid : fréquenter les hommes de science, non les hommes de polémique. Les premiers transmettent un héritage ; les seconds nourrissent leur hawā par le conflit.
Le cœur n'est jamais vide : si le hawā n'y règne pas, c'est qu'autre chose y règne. Le remède de fond, selon al-Munajjid : remplir le cœur de l'amour d'Allah et de la proximité avec Lui, jusqu'à expulser le hawā par saturation. On ne chasse pas une pente — on en creuse une autre, plus profonde.
Le Prophète ﷺ a défini le combattant véritable :
« Le combattant, c'est celui qui combat son âme dans l'obéissance à Allah. » — Tirmidhī 1621, ḥasan ṣaḥīḥ. Et ʿUmar ibn ʿAbd al-ʿAzīz : « Le meilleur jihād est le jihād contre le hawā. »
Concrètement : Ibn al-Qayyim (Rawḍat al-muḥibbīn) recommande, à l'instant où le hawā monte, une résolution ferme, une dose de patience sur la difficulté du moment, et la conscience de la facture — le prix au-delà excède toujours le plaisir d'un instant.
« Notre Seigneur, ne fais pas dévier nos cœurs après que Tu nous as guidés, accorde-nous de Ta part une miséricorde — c'est Toi le Donateur. » — āl ʿImrān 3:8. À multiplier : la guidance reçue se perd si elle n'est pas demandée à neuf chaque jour.